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Les fils de l’homme

mercredi 26 novembre 2008, par darthbob

Alfonso Cuarón a réalisé un excellent film de science fiction car « Les fils de l’homme » remplit parfaitement deux objectifs : nous plonger dans un récit palpitant tout en nous soumettant quelques sujets de réflexion graves.

L’action se passe dans l’Angleterre de l’année 2027. De grands drames se sont produits dans le monde entier : la guerre, le terrorisme, des milliers de réfugiés quittent leur pays pour trouver asile dans les pays épargnés.

L’Angleterre voit affluer les réfugiés par milliers sur ses côtes et a choisi de les parquer dans les villes du sud. De gigantesques « centres de Sangatte » ressemblant tantôt au ghetto de Varsovie ou à la Bande de Ghaza ont été installés pour épargner le pays de l’anarchie.

Le réalisateur nous décrit un futur inquiétant, terriblement familier car la technologie n’est pas si éloignée de la nôtre (les voitures sont quasiment identiques, les vêtements aussi…) Les problèmes actuels sont amplifiés (terrorisme, extrémisme, pauvreté…) mais subtilement, comme si ce futur pouvait commencer dès demain matin.

Chaque scène du film est captivante car énormément de petits détails sont éparpillés, permettant de nous familiariser avec les lieux et les personnages qui y vivent : la maison de Jasper Palmer (interprété par Michael Caine), l’appartement des russes, ou l’Arche des Arts par exemple.

L'Arche des Arts, un des décors les plus marquants

Chaque tableau au mur, coupure de presse, dessin, journal, information télévisée est un élément du puzzle permettant de comprendre pourquoi l’humanité se déchire, pourquoi les populations se montent les unes contre les autres.

C’est cette cohérence établie de manière simple et progressive qui fait la force du récit. On devine certains événements, on imagine les drames. Du coup, c’est le spectateur qui crée réellement l’ambiance et s’immerge de lui-même dans l’histoire !

Une histoire dramatique : la fin de l’humanité

Le point de départ de toutes ces tragédies est simple. Tellement simple qu’il en est effrayant ! Vingt ans auparavant, l’humanité a été frappée de stérilité fulgurante. Sur tous les continents, les femmes ont subi des fausses couches et ne pouvaient plus être enceintes…

Aucune raison n’est donnée dans le film. Seule Myriam, une ancienne sage femme décrit dans une scène intense comment elle a assisté à ces quelques semaines fatidiques. C’est l’occasion pour le spectateur d’entrevoir la détresse qui s’est alors emparé des femmes et des hommes.

Imaginez qu’aucun couple ne puisse plus avoir d’enfant et que la vie doivent continuer jusqu’à la mort de tous ! Impossible de fonder une famille, de perpétuer l’espèce, de donner ses biens, ses connaissances, ses traditions en héritage. La perspective ultime est l’extinction des humains.

Le sens de la vie

Dès lors, pour beaucoup de monde, le désespoir l’emporta sur la raison de vivre. Les tensions existantes furent exacerbées. L’humain est fort pour trouver des boucs émissaires ! C’était l’occasion de régler ses comptes puisque de toute façon, le pire était arrivé : tout le monde mourrait fatalement… Personne ne survivrait pour juger les morts.

Le film nous fait nous interroger sur le sens que donnent les humains à leur vie. Seul le personnage de Myriam esquisse une explication : le déchainement de violence est causé par l’absence de rire d’enfants qui a rendu les hommes totalement fous.

Que serait un monde sans enfant ? On a du mal à l’imaginer et pourtant on devine que ce serait terrible à vivre. Le film apporte quelques réponses :
- certains préfèreraient se suicider (kits Quietus en vente libre !)
- d’autres attendraient la mort en faisant partie de sectes ou de religions promettant le paradis face à ce « châtiment divin »
- d’autres construiraient des forteresses pour mourir tranquille, à l’écart des autres, au milieux d’objets ou d’œuvres d’art
- d’autres au contraire laisseraient libre cours à leur violence pour entrainer les autres dans la mort et la destruction

Est-ce que l’homme ne deviendrait pas fou s’il sait qu’il fait partie de la dernière génération en vie et qu’après lui, tout ce qui a été créé, inventé, construit, découvert par l’homme sera définitivement perdu ?

Theo, le personnage principal demande à son cousin pourquoi il s’acharne à veiller sur des tableaux célèbres alors que bientôt plus personne le pourra les admirer. Son cousin lui répond que c’est justement pour cela qu’il se doit de veiller tant qu’il peut sur ces œuvres.

L’homme est un animal, et comme les autres animaux, il ne vit que pour procréer et perpétuer sa lignée. S’il réussit cet objectif, il peut vivre tranquillement, sagement, car il sait que sa brève existence a un sens et qu’il contrôle (un peu) son destin.

Mais, si son destin est de mourir et de ne plus transmettre ses gênes, son savoir et ses biens, l’homme ne contrôle plus rien, il subit la vie qui n’a alors plus aucun sens (sauf celui de survivre et de mourir). Alors, le pire est possible.

Theo, symbole de la mort de notre civilisation

Toutefois, malgré l’autodestruction de l’humanité, peut-il exister un espoir ? Est-il possible qu’un jour, des femmes puissent être de nouveau enceintes ?

Contre toute attente, le héros de l’histoire, ancien activiste reconverti en bureaucrate, est contacté par son ex-femme pour trouver un laisser passer en faveur d’une jeune noire, Kee, réfugiée clandestine, qui se trouve être enceinte de huit mois !

Kee révèle à Theo qu'elle est enceinte

Le personnage, interprété par Clive Owen, se prénomme Theo. Or ce mot veut dire Dieu, ce qui est loin d’être anodin. Il se retrouve quasiment seul avec Kee. Il va donc commander à la destinée du premier enfant depuis près de vingt ans ! Il possède l’équivalent d’un pouvoir divin…

Theo va escorter la jeune femme dans une Angleterre sous loi martiale qui pourchasse les réfugiés pour les parquer dans des camps. Le personnage va donc se révéler au spectateur, passant d’une sorte d’apathie, une insensibilité au monde qui l’entoure (la mort du plus jeune homme du monde, l’attentat du café) à la renaissance des émotions (l’amour de son ex-femme, la mort de son ami, la naissance du bébé), de l’activité (physique et mentale) et de l’espoir.

Theo est en quelques sortes le chaînon entre l’humanité frappée de stérilité (il a lui-même perdu un enfant et ne pourra plus en avoir) la nouvelle humanité représentée par Kee. Il assiste la jeune mère lors de l’accouchement, la protège, la guide, la mène au bout du chemin, vers le « renouveau planétaire » aussi hypothétique que la survie de l’enfant.

La mort de Theo est donc un symbole supplémentaire de ce passage de témoin, au prix de la destruction et de la mort totale du passé. En ce sens, le passage des avions de chasse au dessus de l’embarcation et le bombardement des villes de réfugiés représente le paroxysme de l’aveuglement des hommes et de leur volonté de s’anéantir tous. Theo meurt en même temps que meurt la civilisation.

Jasper, un hippie au pays des soldats

Mais, le personnage qui m’a le plus marqué est Jasper Palmer, un ancien dessinateur de presse retiré avec sa femme impotente au fond d’une forêt perdue. Michael Caine campe un personnage aux cheveux longs, barbus, sorte de hippie sur le retour, cultivant et vendant du cannabis et d’autres plantes hallucinogène pour survivre.

Ce personnage fait preuve de cynisme et d’humour pour cacher sa détresse. Le monde qu’il a aimé est perdu. Il ne survit que par des images et des photos punaisées au mur. Son épouse est également perdue, plongé dans une catatonie incurable. Elle est comme les dessins de son mari : un souvenir du passé, vivant mais déjà mort.

Michale Caine est Jasper

Jasper permet de mettre en évidence le caractère du héros, plus introverti, cachant ses propres blessures. La scène où Theo écoute la conversation entre Jasper, Myriam et Kee permet d’en apprendre plus sur leur passé commun, le drame de la perte de l’enfant de Theo, dont celui-ci ne s’est jamais remis.

Michael Caine excelle à interpréter cet homme complexe, intelligent, jouant avec les lois pour tromper sa peur de mourir. Sa fin tragique est à l’image de sa vie : il défie le pouvoir, il nargue les hommes qui traquent Kee et Theo. Ses armes sont simples : le langage et le courage. Ce qui est bien peu de chose face à des armes à feu.

Une réalisation virtuose

Alfonso Cuarón démontre avec « Les fils de l’homme » qu’il est un réalisateur talentueux. Il ponctue l’histoire par trois longues scènes en plan séquence qui scotchent le spectateur à son siège. La première scène est une embuscade en voiture de près de quatre minutes. Les personnages roulent dans une voiture, sur une route déserte de forêt. Soudain, apparait d’on ne sait où une bande hurlante d’hommes et de femmes qui jettent des pierres sur le véhicule.

La caméra est au plus près des passagers, à l’intérieur de la voiture. On assiste à l’attaque comme un protagoniste. Les chocs, les cris, les pleurs nous font sursauter. Lorsque déboule une moto avec deux motards armés, on assiste impuissant aux tirs qui percutent le pare brise avant et tuent l’ex-femme de Theo.

Course poursuite

Cette scène est le point de départ de l’aventure de Theo et de Kee. Après cet assassinant, il est impossible pour eux de revenir en arrière. Le réalisateur a choisi de surprendre les spectateurs, de les pousser loin dans la peur et l’angoisse pour leur faire mesurer les dangers que les personnages vont affronter.

La seconde scène en plan séquence est plus calme et ne dure que trois minutes mais elle est très chargée d’émotion ! Il s’agit de l’accouchement de Kee dans une chambre pourrie, dans une ville de réfugiées.

Alfonso Cuarón fait monter la pression et l’angoisse en suivant Theo et Kee dans le dédale de la ville, en plein nuit, pour arriver à cet appartement miteux. L’éclairage est faible : une vielle lampe, le matelas est plus qu’usé, aucune hygiène n’est possible.

Naissance

Et pourtant, le miracle arrive. Theo retrouve des souvenirs de l’accouchement de sa femme, Kee agit instinctivement et accouche, telle une mère de l’époque préhistorique : sans confort, sans aide, sans formation prénatale…

L’instant où le bébé pleure est magique et renvoie à des images chrétiennes de la naissance de Jésus, dans l’étable. Mais là, il n’y a que Theo.

La troisième scène en plan séquence est la plus spectaculaire du film. A elle seule, elle justifie de voir et revoir « Les fils de l’homme ». Le réalisateur tourne une scène de guérilla urbaine de plus de six minutes ! Theo, Kee et le bébé sont capturés par leurs poursuivants, en pleine ville de réfugiés. Cet à cet instant que l’armée britannique décide d’investir les lieux pour « nettoyer » la ville des réfugiés armés qui se soulèvent.

Kee est emmenée de force et Theo n’a d’autre choix que de suivre la bande alors que les tirs de fusils automatiques et les obus des blindés se multiplient autour de lui.

On assiste alors à cette scène incroyable de réalisme, bluffante de fluidité, de suspense et d’horreur. Theo parvient à pénétrer dans l’immeuble où se trouve Kee alors que l’armée mitraille tot ce qui bouge, les murs sont déchiquetés, les personnes qu’il croise tombe comme des mouches, la façade est transpercée…

Les nerfs sont mis à rude épreuve jusqu’à ce que le héros retrouve la jeune femme et le bébé et l’arrache à son ravisseur pour redescendre les étages. Cette fuite est alors un miracle car les femmes et les hommes qui voient le bébé se taisent et les combats s’arrêtent !

Les regards et les gestes des femmes sont remplis d’amour, d’espoir, de joie de voir et d’entendre un bébé ! Elle tendent la main, affectueusement, retrouvant l’instinct de mère enfoui sous des années de désespoir.

Les hommes, même les militaires, semblent tétanisés par l’apparition de l’enfant. Certains font un signe de croix, s’agenouillent, prient pour remercier leur Dieu. La caméra est là pour saisir ces brèves minutes de paix et de grâce. Et soudain l’enfer redescend sur Terre. Kee et Theo parviennent à s’enfuir, laissant les combats reprendre, l’humanité s’autodétruire.

Un instant de paix avant la fin

Ces trois scènes magistrales ne sont que la partie immergée de l’iceberg. Le réalisateur a parfaitement construit son film, de bout en bout. Les périodes intenses font place à des moment plus calmes où l’histoire se met en place, où le spectateur a le temps de réfléchir, de s’interroger, d’imaginer.

Des interrogations sur la politique

« Les fils de l’homme » aborde enfin un sujet brûlant : la politique menée par les états pour contrôler les flux migratoires. En ce début de XXIème siècle, les pays occidentaux se plaignent d’un afflux d’immigrés venus des pays du sud et mettant en péril les pays du nord.

Dans cette histoire, le chaos est tel que les populations n’ont d’autre choix que de fuir les combats et la destruction. Par instant, une information est fournie pour donner une idée des événements qui se succèdent depuis la stérilité de l’humanité (destruction de New York par exemple)

La Grande Bretagne, telle une île épargnée au milieu du cataclysme, attire les réfugiés du monde entier. Les protagonistes de l’histoire sont les témoins de la traque de ces personnes démunies par les forces de police et l’armée. Car, la douce Angleterre ne peut faire face à ces milliers de personnes ne parlant pas anglais, sans argent ni nourriture et qui menacent la cohésion nationale.

La description des villes transformées en gigantesques centres de rétention est impressionnante. Des images célèbres nous viennent à l’esprit : Sangatte, Gaza, le ghetto de Varsovie, Beyrouth ou même la prison d’Abu Ghraib en Irak.

La traque des réfugiés par les forces de l'ordre

On est effrayé de voir comment une Angleterre tolérante et respectueuse a pu se transformer en dictature traquant les réfugiés comme de vulgaires vermines à mettre en cage. Ces personnes sont humiliées, battus, enfermées, tués si elles résistent puis parquées comme du bétail dans les villes du sud.

La force du film est de faire apparaitre comme plausible les actes les plus ignobles. Sans justifier la répression, l’auteur nous montre que la réponse d’une démocratie à l’anarchie peut être la dictature. Face à cela, un être humain ne pèse rien. La fin de Myriam, la sage femme en est la preuve. En quelques secondes son existence bascule, impuissante face à la violence, la haine et l’ordre militaire.

« Les enfants de l’humanité »

Pour finir, je regrette la traduction du titre. « Les fils de l’homme » me parait moins fort et moins universel que le titre original « Children of men » et apporte trop d’ambiguïté. Ainsi le mot « fils » n’est pas utile car il s’agit plutôt des enfants (children), garçons et filles, et pas que des fils. D’autre part, il est fait mention de « l’homme » au singulier et non des hommes (men), de tous les hommes.

J’aurais traduit le titre original par « Les enfants des hommes » ou mieux « Les enfants de l’humanité » car l’histoire aborde le destin de l’humanité et des enfants qu’elle ne peut plus engendrer. Ce sont les enfants de l’humanité qui ont disparu et cette absence qui engendre la violence et la mort.

Mais, ce petit détail (qui relève du chipotage) n’est rien car le film est bien pour moi un des meilleurs films des années 2000. Il m’a donné envie de le revoir immédiatement après la fin, ce qui est suffisamment rare de nos jours.

P.-S.

Les fils de l’homme (2005, USA, Japon, GB)
Titre original : Children of Men
Réalisé par Alfonso Cuarón
Principaux acteurs :
- Clive Owen,
- Julianne Moore,
- Charlie Hunnam,
- Michael Caine,
- Claire-Hope Ashitey

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