La Prise éclectique

12 and holding

A quel âge quitte-t-on l’enfance ?

mardi 31 août 2010, par darthbob

Grâce à ARTE, on peut visionner des films inconnus qui sont de petits trésors, touchants, audacieux et inspirés. C’est le cas de « 12 and holding », un film indépendant américain qui aborde le thème du passage de l’enfance à l’âge adulte.

Si vous n’avez pas vu le film, ne lisez pas ce qui suit. Je dévoile l’histoire et vous passeriez à côté de la découverte d’un beau moment de cinéma.

L’histoire

A partir d’une trame mille fois vue, le réalisateur installe les protagonistes de l’histoire : une bande de gamins d’une douzaine d’années, trois garçons et une fille, sont inséparables. Ils jouent ensemble dans une cabane perchée en haut d’un arbre. Cet endroit est leur repaire réservé qu’ils gardent jalousement.

Rudy et Jacob sont jumeaux. Bien que se ressemblant parfaitement, Jacob est le seul à être affublé d’une marque de naissance qui défigure la moitié de son visage. Rudy est aussi sûr de lui et extraverti que son frère est timide et complexé.

Leonard est un garçon émotif et obèse. Il n’arrête pas de manger… Il est issu d’une famille nombreuse élevée par des parents également obèses, pour qui la nourriture est un des éléments les plus importants de la vie.

Leonard et Malee, en pleine discussion

Malee est une adorable gamine d’origine asiatique qui gravite autour des garçons. Elle vit seulement avec sa mère et parait un peu perdue. Son papa lui manque terriblement. Elle est la première à ressentir que l’enfance se termine.

Un choc terrible et dévastateur

Tout ce petit monde vaque à ses préoccupations habituelles comme faire des blagues, regarder le feu d’artifice de la fête nationale, déguster un barbecue… Comme chaque été, les vacances sont la période idéale pour prendre du bon temps entre amis.

Mais, une dispute entre eux et deux garçons vindicatifs dégénère rapidement. La cabane est le centre de la polémique et les amis doivent la défendre contre les agresseurs.

C’est alors que Rudy meurt brûlé dans l’incendie provoqué par un cocktail molotov qui détruit l’abri perché. Les deux gamins ignoraient que la cabane était occupée cette nuit-là par Rudy et Leonard. Ils sont arrêtés et mis en centre de redressement pour un an mais le mal est fait.

Sans mièvrerie ni spectacle lacrymal, Michael Cuesta décrit l’infinie tristesse des familles et des proches. L’incompréhension des enfants face à la mort est montrée avec subtilité et retenue : mutisme, déni, colère…

La bascule vers le monde des adultes

Chacun à leur façon, les trois survivants vont basculer dans la réalité de la vie. Cela peut paraître banal ou simpliste mais ce n’est pas le cas dans « 12 and holding ».

Le frère jumeau, désormais fils unique, est totalement désemparé. Il culpabilise de ne pas avoir accompagné son frère cette nuit-là. Rudy, si fort, si beau, si charismatique, devait-il mourir ? N’était-ce pas lui qui devait périr dans l’incendie ? Lui, si faible et si insignifiant.

Il est terrible de voir que cette culpabilité est renforcée par chaque phrase prononcée par ses parents, chaque geste qu’ils font ou ne font pas envers lui. Les yeux de Jacob (interprété magnifiquement par Connor Donovan) font passer toute la détresse du garçon, persuadé que Rudy restera à jamais le fil chéri et lui le fils de second choix, le boulet de la famille.

Un fossé se creuse irrémédiablement avec les parents, maladroits, envahis d’un chagrin insurmontable, aveugles au désespoir de leur fils. Jacob doit gérer seul sa peine, sa culpabilité et le manque de preuve amour et de soutien.

Les trois enfants, Jacob se cache derrière un masque en permanence

De son côté, leonard, blessé dans l’incendie, est atteint d’anosmie, c’est-à-dire la perte totale du goût. Est-elle physique ou psychologique ? Peu importe. Il ne se nourrit plus que de pommes et refuse tous les plats qu’il adorait par le passé.

Ses parents désespèrent de ce fils qui a changé et semble refuser l’éducation et l’amour qu’ils lui prodiguent. Quelque chose s’est cassé en lui. Il commence à réfléchir à sa vie, à ses envies de manger qu’il ne ressent plus du tout.

Enfin, Malee (excellente Zoe Weizenbaum) porte le deuil de Rudy. Elle se cache derrière un voile noire, telle une jeune fille désespérée. Sa mère lui donne des conseils qu’un psy donne à ses patients : « tu peux pleurer ma fille » mais ne la console pas, ne la caline pas, ne la soutient pas.

Alors, la fillette se découvre femme. Avec l’apparition de ses premières règles, tout son univers change. Est-ce pour éviter de penser à Rudy ? Elle commence à se préoccuper de sujets plus sérieux qu’auparavant, moins innocents.

Un film risqué et audacieux

Le réalisateur filme l’histoire que ces trois enfants vont vivre durant cet été tragique. Peu à peu, chaque décision qu’ils vont prendre va les éloigner de leur enfance et les rapprocher de la vie adolescente, quasiment adulte.

Subtilement, alors que chacun s’interroge sur sa propre vie et semble se séparer des autres, subit une transformation initiatique, aussi physique (puberté, sensualité, force...) que psychique (prise de décision, réflexions, appréhension de l’avenir, notion de vie et de mort...). La mort de Rudy les marque à jamais, agit comme un détonateur au milieu d’un paquet de TNT.

Michael Cuesta prend des risques. Il aborde des sujets qui auraient pu rendre son film racoleur ou vulgaire. Mais il parvient à conserver un équilibre constant entre la force du récit et le réalisme des scènes. Grâce à une très bonne direction d’acteurs, les personnages sont crédibles : autant les enfants que les adultes qui les entourent.

Jacob en visite à la prison

Ainsi, Jacob a une telle obsession de la mort de son frère qu’il décide de rendre visite régulièrement à ses agresseurs. Ils les insulte, leur promet de les tuer. Comme ils ne reçoivent aucune visite, ils acceptent de le rencontrer pour sortir de la cage misérable et dangereuse où ils sont enfermés.

Le suicide d’un des enfants n’arrête pas Jacob. Il s’obstine à voir le meurtrier de Rudy et l’amène à échafauder une fugue tous les deux, loin de leur existence malheureuse.

De son côté, Leonard , encouragé par son professeur de sport, se met au régime et surtout, au sport ! Son corps se transforme en même temps que son esprit. Il réfléchit, commence à juger ses parents et ses frères et sœurs. Il se permet de jeter les friandises d’Halloween à la poubelle !

Ce sacrilège est une insulte terrible pour sa mère. Elle ne le supporte plus. On devine, qu’elle voit son fils comme un miroir déformant. Chacune des décisions de son rejeton reflète ses propres choix qui la mènent à l’obésité.

Malee trouve également une personne pour se confronter à la réalité et à ses propres doutes. Elle jette son dévolu sur Gus, un trentenaire, patient de sa mère, psychiatre. Elle écoute les séances qui se déroulent au cabinet de sa maman et, par ce biais, parvient à nouer une relation avec lui.

Pour lui plaire, elle apprend à se maquiller, à s’habiller, à cuisiner des pique niques. Comme il ne la repousse pas, elle imagine une histoire d’amour entre eux et veut le conquérir. Le jeune homme, hanté par des cauchemars dont on ignore la teneur, semble être aveugle à ce jeu.

Une fin, comme un nouveau départ

Au fur et à mesure, les trois enfants s’engagent dans une démarche quasi suicidaire : fugue, privation de nourriture, histoire d’amour vouée à l’échec. Comme une fuite de l’enfance et du destin tracé par leurs parents : manque d’amour, éducation bancale, solitude…

Les parents de Jacob adoptent alors un jeune garçon noir qu’ils accueillent en leur foyer. Leur fils prend cette décision comme la volonté délibérée de ses parents de remplacer Rudy puisqu’il est indigne de leur amour et n’est pas à la hauteur de son jumeau.

Il ne parvient pas à oublier Rudy, à diminuer sa culpabilité. Pour lui, la seule chose à faire est de tuer le meurtrier de son jumeau. Pourquoi ? Même si rien n’est expliqué, on peut deviner que jacob cherche à se prouver qu’il est aussi fort et courageux que Rudy. Peut être s’imagine-t-il que c’est ce que Rudy aurait fait pour lui ?

De son côté leonard profite qu’il se retrouve seul avec sa maman pour quelques jours pour la séquestrer au sous-sol de la maison familiale. Il l’oblige à manger équilibré : fruits, eau minérale, légumes… Il veut lui ouvrir les yeux, la sauver malgré elle !

Leonard ne supporte plus sa mère

Après être passé prêt de la catastrophe, leonard n’est finalement encore qu’un gosse et parvient à atteindre le cœur de sa maman. Il établit un contact physique et mental avec elle (un regard, une parole, deux mains qui se serrent). Avec soulagement, il est écouté et compris. Sa mère réalise enfin qu’il n’est plus un petit bébé qui ne réclame qu’à manger.

Enfin, Malee va jusqu’au bout de son rêve romantique. Elle est au bord de la catastrophe également. Mais, l’homme qu’elle aime refuse ses avances et contacte sa maman. Celle-ci est si abasourdie qu’elle ne comprend pas la situation.

C’est alors que Gus lui dévoile ses cauchemars personnels et lui explique ce qui l’a poussé à agir pour le bien de Malee. La mère se remet en question, comprend qu’elle doit accepter que sa fille grandisse, qu’elle éprouve des besoins personnels différents des siens, comme voir absolument son père.

L’histoire de Jacob se termine sous un orage d’été diluvien. La pluie lave les doutes, les peurs et les démons pour laisser un garçon qui, peut être, acceptera sa différence, son nouveau frère et ses parents tels qu’ils sont, sans les voir par les yeux de Rudy.

Leonard passe de la lumière blafarde de l’hôpital à celle d’un midi ensoleillé, attablé pour le repas avec toute sa famille. Peut être ses choix d’hygiène de vie seront-ils bénéfiques pour ses parents et surtout ses frères et sœurs ? Peut être se laissera-t-il guider définitivement par son cerveau plutôt que son estomac ?

Enfin, l’obscurité de la nuit où Malee a presque commis l’irréparable laisse place à une belle journée d’été. Sa maman et elle roulent vers la ville de son père, pour enfin le revoir après tant d’éloignement. Peut être découvrira-t-elle les vraies raisons de cette séparation ? Peut être se persuadera-t-elle qu’elle n’en est absolument pas responsable ?

Malee et sa maman

C’est donc sur une note à la fois optimiste et tragique que s’achève « 12 and holding ». L’enfance qui se termine laisse place à l’espoir d’une vie d’adulte qui démarre.

L’auteur semble nous démontrer que la vie idyllique et innocente des enfants peut être surpassée par la vie d’adulte. Car cette dernière, même si elle contient son lot de tristesse et d’angoisse, donne la possibilité de faire ses propres choix, de se construire et de s’ouvrir aux autres.

P.-S.

12 and holding (USA, 2005)
Titre original : Twelve and Holding
Réalisé par : Michael Cuesta
Principaux acteurs :
- Conor Donovan,
- Jesse Camacho,
- Zoe Weizenbaum

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